71 gymnastes canadiens dénoncent des abus subis
Des athlètes actuels et retraités demandent une enquête indépendante


Jessica Lapinski
Plus de 70 gymnastes canadiens, actuels ou retraités, ont dénoncé lundi ce qu’ils qualifient de « culture toxique » et de « pratiques abusives » au sein de leur fédération sportive. Ils demandent au gouvernement fédéral la tenue d’une enquête indépendante.
« Au cours des cinq dernières années, il y a eu plusieurs plaintes et même des arrestations pour diverses formes d’abus émotionnels, physiques et sexuels. Ce sont des entraîneurs canadiens qui font l’objet de ces plaintes. Plusieurs d’entre nous ont été exposés à eux quand nous étions d’âge mineur », peut-on lire dans la lettre ouverte que les gymnastes ont cosignée.
La liste des signataires n’a pas été rendue publique. Elle compte notamment 10 athlètes qui sont ou qui ont été membres de l’équipe olympique, précise le quotidien The Globe and Mail.
Dans la lettre, ces gymnastes expliquent être restés longtemps silencieux par crainte de représailles.
« Nous allons maintenant de l’avant avec nos expériences d’abus, de négligence et de discrimination dans l’espoir de forcer un changement », précisent-ils.
Ils demandent à la directrice générale de Sport Canada, Vicki Walker, d’« intervenir afin de s’assurer que la prochaine génération de gymnastes canadiens ne sera pas assujettie aux mêmes traumatismes physiques et psychologiques » qu’ils affirment avoir subis.
Ces athlètes se disent « troublés » par « l’incapacité » de Gymnastique Canada à « régler ces enjeux ». Selon eux, le problème vient en grande partie du fait que « que les plaintes des gymnastes sont dirigées au directeur général Ian Moss, l’homme qui détient un pouvoir significatif sur la carrière des athlètes. »

« Hors de mon contrôle »
L’ex-gymnaste ontarienne Rosie Cossar est l’une des signataires de la missive. Elle a annoncé sa retraite après les Jeux olympiques de Londres, en 2012. Mais au cours des 16 années qui ont précédé, elle dit avoir multiplié les plaintes à sa fédération.
« Ce qui arrivait après, comment c’était géré, c’était hors de mon contrôle, a-t-elle dit au Journal. J’ai rapporté clairement les faits, en mon nom et en celui de mes coéquipières. J’ai dit que notre entraîneuse avait un comportement abusif. »
« Mais elle est restée en poste, jusqu’à la fin de notre carrière », regrette-t-elle.
Le Québécois René Cournoyer a été mis au courant de l’existence de cette lettre après sa publication, lundi. Il n’est toutefois pas tombé des nues.
« C’est assez reconnu dans le milieu que certains entraîneurs ont parfois des propos durs envers des athlètes, surtout chez les femmes. Il y a une certaine culture de “l’entraîneur dit, l’athlète fait” qui perdure du côté féminin », pointe celui qui était aux Jeux de Tokyo.
Skeleton et bobsleigh
Les gymnastes expliquent que leur sortie publique a été motivée par celle de 90 membres des équipes canadiennes de skeleton et de bobsleigh, il y a un mois.
Ils exigeaient la démission de leur directeur de la haute performance et chef de la direction par intérim. La ministre fédérale des Sports, Pascale St-Onge, a ensuite demandé un audit des finances de Bobsleigh Canada Skeleton.
Ian Moss n’a pas acquiescé à la demande d’entrevue du Journal, lundi. Gymnastique Canada devrait réagir mardi.
Abandonnées en Russie par leur coach

Représentante du Canada en gymnastique rythmique aux Jeux de Londres, en 2012, Rosie Cossar a dit lundi avoir été abandonnée en Russie avec son équipe par son entraîneuse, avant une compétition. Toutes les athlètes, sauf Cossar, étaient alors mineures.
Cossar, aujourd’hui ambulancière à Toronto, raconte avoir confronté son entraîneuse au terme d’une séance d’entraînement éprouvante, en 2011.
« Les filles s’effondraient sur les tapis. Mais malgré ça, l’entraînement continuait. On faisait toujours une autre répétition. »
Capitaine de la jeune délégation à 18 ans, l’ex-gymnaste dit avoir demandé à son entraîneuse ce que l’équipe avait fait pour mériter pareille punition.
« Elle m’a répondu que si je voulais prendre sa place, je n’avais qu’à le faire. Et elle est partie. Nous avons dû nous rendre en Ukraine par nous-même. J’étais la plus vieille, j’ai pris la responsabilité. Nous avons réussi, mais nous n’avions pas à vivre ça. »
Toujours en poste
Cossar dit avoir fait part de l’incident à Gymnastique Canada.
Ce n’était pas la première fois ni la dernière qu’elle signalait une situation litigieuse.
L’entraîneuse est demeurée à la tête de l’équipe. Elle occupe toujours un poste stratégique au sein de la fédération.
Cossar n’a pas souhaité la nommer.
« Elle n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pour moi, ce furent 16 années de problèmes. »
Allégations et suspensions
Accusé d’agression sexuelle sur deux gymnastes d’âge mineur et de voie de fait sur quatre autres, l’ex-entraîneur Michel Arsenault a obtenu un arrêt des procédures à la suite de lacunes dans le travail d’un des enquêteurs, en février 2021. Il avait été suspendu par la fédération.
L’ancien entraîneur de l’équipe féminine Dave Brubaker a été suspendu à vie l’an dernier par Gymnastique Canada, après une enquête interne. Accusé d’agression sexuelle par une jeune athlète quelques années plus tôt, il avait été déclaré non coupable en 2019.
L’ex-entraîneur ontarien Marcel Rene a reçu une suspension à vie en 2021. Rima Nikishin, de Gymnastique Alberta, est actuellement suspendue, le temps de son enquête. La nature des faits qui leur sont reprochés est inconnue.
Recherche : Jessica Lapinski