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L'article provient de Le Journal de Montréal
Sports

Laurent Dubreuil: cauchemar avant la gloire

Juste avant de dominer la scène mondiale, le patineur a vécu les pires moments de sa carrière

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Photo portrait de Richard Boutin

Richard Boutin

20 février 2023
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HEERENVEEN, Pays-Bas | S’il a vécu l’apothéose en remportant l’argent aux Jeux de Pékin, Laurent Dubreuil ne garde pas seulement de bons souvenirs de ses expériences olympiques qui ont parfois tourné au cauchemar.

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La route menant aux Jeux de Pyeongchang en 2018 a été particulièrement pénible et ses résultats en témoignent. Il a terminé en 18e place sur 500 m et en 25e position sur 1000 m.

« Je me suis présenté en Corée dans les pires conditions possibles et mon expérience olympique a été ruinée, résume Dubreuil. Ce furent les pires moments de ma carrière. C’était impossible d’être bon après avoir vécu deux mois misérables. C’était frustrant d’obtenir de tels résultats. »

Qualifié pour Pyeongchang, Dubreuil s’est retrouvé avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. 

Son coéquipier William Dutton a déposé un appel auprès du Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC) stipulant qu’il aurait dû être retenu au détriment de Dubreuil.

« Je n’ai jamais été stressé comme ça même si j’étais persuadé que j’allais conserver ma place, a souligné le patineur lévisien. J’ai vécu un stress atroce. Je n’avais aucun contrôle. Avec les rencontres qui pouvaient se dérouler à n’importe quel moment, je suis arrivé en Corée complètement vidé. »

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Dutton, maintenant entraîneur adjoint avec l’équipe canadienne, n’a pas obtenu gain de cause, mais le mal était fait pour Dubreuil, qui avait néanmoins conclu sa saison avec une médaille d’argent au deuxième 500 m du championnat mondial sprint en Chine.

« J’ai retrouvé le plaisir de patiner au mondial et un peu de bonheur. »

Rater Sotchi par des poussières

Quatre ans plus tôt, Dubreuil avait raté les Jeux de 2014 à Sotchi par 0,04 s. 

Le Canada retenait les quatre premiers patineurs aux sélections et l’étudiant en communications à l’Université Laval a terminé au cinquième rang. 

Quelques semaines avant les sélections, Dubreuil avait appris que son père, Robert, avait reçu un diagnostic de cancer de la prostate.

« Ce fut un choc, mais la nouvelle de mon père n’a pas nui à mes chances. Mon absence à Sotchi a fait mal. Ça ne marchait pas du tout. J’étais bloqué en 15e place en Coupe du monde. J’ai tout changé pendant l’été. Mes bottines, mes lames, ma technique et mon approche mentale, tout y est passé. »

Nouvelle approche

Dubreuil estime qu’une nouvelle approche mentale a été le facteur le plus important. 

Il a rebondi avec une médaille de bronze au championnat mondial en 2015 et gagné ses cinq premières médailles en Coupe du monde au cours de la saison 2014-2015. 

« J’étais blasé et j’acceptais les 15es places. L’excuse que j’étais jeune et que je devais y aller une étape à la fois avait éteint mon désir de gagner. C’était correct de terminer au 15e rang à 20 ans alors qu’à 19 ans je voulais gagner. »

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« Je me suis dit que je mettais trop d’efforts et que j’avais trop de talent pour me contenter de terminer en 15e place et mes attentes ont augmenté. Si j’avais eu les mêmes ambitions en 2014, je n’aurais pas raté les Jeux de Sotchi. »

Une de ses forces

Gregor Jelonek partage le point de vue de son protégé. 

« Pour la première fois de sa carrière, Laurent a eu l’impression qu’il pouvait perdre quelque chose alors qu’il avait tout pour se qualifier, mentionne l’entraîneur du Centre national de l’Est du Canada. Il a eu un peu peur de ne pas se classer. »

Dès 2015, Jelonek a vu la différence. 

« Il a rétabli cet aspect où il était en mesure de performer quand la situation l’exigeait. Laurent répond aux défis. Il se dit qu’il a plus à gagner qu’à perdre et il a beaucoup appris de l’expérience de 2014. Quand un patineur réussit un bon temps avant lui, ça le motive à aller plus vite. C’est l’une de ses forces. » 

Comme s’il ne vieillissait pas  

Laurent Dubreuil au Centre de Glaces de Québec pour une séance de musculation, le 2 janvier.
Laurent Dubreuil au Centre de Glaces de Québec pour une séance de musculation, le 2 janvier. Photo Didier Debusschère

Si c’est entre 22 et 27 ans que les patineurs connaissent habituellement leurs meilleures années, Laurent Dubreuil a plutôt débloqué après avoir soufflé ses 28 bougies.  

« Je n’ai jamais vu un athlète avec une génétique exceptionnelle comme Laurent, affirme son préparateur physique du Centre national Jonathan Pelletier-Ouellet. Depuis 2019, il n’a jamais cessé de s’améliorer en salle. Ça va arrêter un jour, mais on n’a pas atteint le plafond. »

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Après ses succès sur la scène junior où il a remporté deux médailles en 2012, Laurent Dubreuil était convaincu de pouvoir dominer au moment de faire le saut chez les professionnels. Ses certitudes ont toutefois été ébranlées à la suite de quelques saisons difficiles.

« À 18 ou 19 ans, je pensais que je pouvais être dominant comme je le suis depuis trois ans, mais j’ai arrêté d’y croire après les années difficiles menant aux Jeux de 2018 », confie Dubreuil. 

« Cela aurait été pratiquement de la folie de continuer de croire que je pouvais être dominant. Alors que les patineurs connaissent leurs meilleures années entre 22 et 27 ans, j’ai été quelques années sans m’améliorer du tout avant que je débloque. »

Si Dubreuil a eu des doutes, son entraîneur Gregor Jelonek assure qu’il a toujours cru que son protégé pouvait se hisser parmi les meilleurs au monde.

« Je n’ai jamais douté de son potentiel, assure l’entraîneur qui veille au développement de Dubreuil depuis 2009. Ma crainte se situait au niveau de sa blessure au dos. »

« Tu ne peux pas terminer au quatrième rang de ta première Coupe du monde sénior par chance, d’ajouter Jelonek. Déjà deux quatrièmes places à son premier mondial junior et son record mondial, c’était impressionnant. Je savais que c’était un vrai. »

Éclosion sans dérougir

Les deux Coupes du monde et le championnat mondial de 2021 disputés dans la bulle de Heerenveen ont permis l’éclosion de Dubreuil, qui n’a depuis jamais dérougi. 

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Travaillant avec le préparateur physique Jonathan Pelletier-Ouellet depuis l’été 2019 et étant papa depuis peu, le patineur lévisien a remporté quatre médailles en Coupe du monde avant de décrocher l’or au 500 m et le bronze au 1000 m au mondial deux semaines plus tard.

Il s’en serait fallu de peu pour que Dubreuil soit privé de l’opportunité de se rendre aux Pays-Bas. Le comité de haute performance de Patinage de vitesse Canada (PVC) souhaitait que l’équipe canadienne fasse l’impasse sur l’événement en raison de la pandémie, mais la directrice générale Susan Auch a infirmé la décision.

Une décision qui change tout

Les patineurs avaient le choix d’y aller ou non sans encourir de pénalités pour ceux qui demeuraient à la maison.

« Ce fut un moment clé dans ma carrière, déclare Dubreuil. [...] Il y a eu zéro cas de COVID-19 dans une bulle étanche où personne n’était vacciné. Il manquait seulement les amateurs. Ce fut un de mes plus beaux voyages à vie. »

« Mes performances ont confirmé que mes succès de 2020 n’étaient pas le fruit du hasard et ma présence dans la bulle est liée directement à mes huit médailles en huit courses sur 500 m à l’automne 2022 », a poursuivi Dubreuil, qui ne s’était pas gêné pour dénoncer les hésitations de PVC dans nos pages quelques jours avant que la décision soit connue.  


IL VIEILLIT COMME LE BON VIN

  • Janvier 2012 à Salt Lake City, record du monde junior
  • Novembre 2014 en Corée du Sud, première médaille (bronze sur 500 m) en Coupe du monde
  • Novembre 2017 à Heerenveen, première médaille d’or individuelle en Coupe du monde
  • Février 2020 en Norvège, médaille d’argent au classement général du championnat mondial sprint
  • Février 2021 aux Pays-Bas, médaille de bronze au 1000 m du championnat mondial distance
  • Février 2021 aux Pays-Bas, médaille d’or au 500 m du championnat mondial distance
  • Mars 2022 aux Pays-Bas, champion du classement cumulatif de la Coupe du monde sur 500 m
  • Février 2022 à Pékin, médaille d’argent au 1000 m des Jeux olympiques
  • Février 2023 en Pologne, champion du classement cumulatif de la Coupe du monde sur 500 m pour la deuxième année de suite.
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Devenir le plus âgé à gagner l’or 

Dans la meilleure forme de sa vie et poursuivant toujours sa progression, Laurent Dubreuil voit loin et ne pense pas s’arrêter en si bon chemin même s’il a atteint le cap de la trentaine.

« C’est plus probable que je sois sur la ligne de départ aux Jeux olympiques de 2030 que je n’y sois pas, affirme-t-il. Est-ce que ça sera possible de viser la victoire, je ne le pense pas, mais je vais continuer tant que je vais être bon, aimer mon sport et être en mesure de concilier travail et famille. »

S’il écarte les chances de victoire en 2030 alors qu’il sera âgé de 37 ans, Dubreuil est toutefois convaincu qu’il pourra aspirer aux grands honneurs aux Jeux de Cortina d’Ampezzo en 2026. 

« Sans la pression parce que j’ai déjà gagné une médaille olympique, c’est réaliste de croire en mes chances. 2026 est peut-être la dernière opportunité que je gagne une médaille olympique. »

Objectif clair

Un objectif motive Dubreuil à poursuivre sa carrière le plus longtemps possible. 

« J’aimerais être le patineur le plus vieux à remporter une médaille d’or sur 500 m et sur 1000 m en Coupe du monde. Ça me stresse un peu parce que Lee Kyou-hyuk avait un peu moins que 33 ans quand il a gagné sa dernière course sur 500 m [mars 2011] et Hein Otterspeer est le plus vieux sur 1000 m à 34 ans. »

Qu’en pense sa garde rapprochée ? 

« Laurent est un gars de statistiques et il est capable de voir qu’il est rare qu’un sprinteur de 35 ans domine encore, mais il aura seulement 33 ans en 2026 et aura le potentiel de gagner même s’il se retrouvera parmi les plus vieux, souligne son entraîneur Gregor Jelonek. Les jeunes poussent, mais Laurent prend ça comme un défi. Ça le motive au lieu de le déranger. »

Jelonek est convaincu que Dubreuil a encore de très belles années devant lui. 

« C’est le temps d’en profiter au maximum parce que c’est possible de gagner à chaque course. Sa médaille olympique et son titre mondial enlèvent de la pression et il doit en profiter. »

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