Inquiète, l’industrie aéronautique mise sur le militaire


Martin Jolicoeur
À la veille de la mise en place de nouveaux tarifs par le gouvernement Trump, les quelque 230 entreprises de l’industrie aéronautique du Québec s’inquiètent. Plus que jamais, croient-elles, le moment est venu pour le pays de s’attaquer au militaire.
«Les choses avancent vite. Vous n’avez pas idée à quel point», affirme Lorenzo Marandola, le président de M1 Composites Technologie, une entreprise aéronautique d’une centaine d’employés à Laval.
Selon nos informations, l'industrie américaine auraient déjà commencé à démarcher au Québec, ce qui laisse craindre un exode vers le sud de la frontière.
Une tempête parfaite
À l’instar de l’industrie automobile en Ontario, l’industrie aéronautique s’attend à être frappée de plein fouet par de nouveaux tarifs de 25% imposés par l’administration du président Trump.

Au Québec, l’industrie compte à elle seule 41 700 travailleurs et réalise 21 G$ de ventes par année. Le hic est que plus de deux tiers de ces ventes se font aux États-Unis, un voisin de moins en moins commode pour leurs partenaires établis de ce côté-ci de la frontière.
«On peut parler de tempête parfaite, confirme sans détour la PDG d’Aéro Montréal, le secrétariat de la grappe aérospatiale du Québec, Mélanie Lussier. Oui, les tarifs vont d’abord nuire aux entreprises américaines. Mais, compte tenu de l’importance du marché américain pour nos entreprises, il est évident que ces tarifs pourraient nous être excessivement dommageables.»
Compte tenu notamment du degré d’intégration de sa chaîne logistique entre les deux pays – certaines composantes traversent jusqu’à sept fois la frontière canado-américaine avant leur assemblage final–, la voie proposée de la diversification des marchés (en Europe et en Asie) est considérée comme inapplicable à court ou moyen terme.
L’industrie de la guerre en renfort
Dans ce contexte de grande imprévisibilité, l’industrie presse les gouvernements de profiter du nouveau climat de tension géopolitique actuel pour aider les entreprises d’ici à gagner des parts de marché grandissantes dans l’industrie militaire et la défense.

«Il y a une fenêtre d’opportunité qu’il ne vous faut pas manquer», leur conseillait la semaine dernière, au palais des congrès de Montréal, Isabelle Dessureault, déléguée générale du Québec en Floride, un État apparemment de plus en plus important dans l’échiquier de la défense américaine.
Déjà actif dans l’industrie militaire depuis plusieurs années, après des débuts dans l’aéronautique civile il y a une douzaine d’années, le PDG de M1 Composites Technologies ne pourrait être plus en accord avec ce conseil.
«Nous avons de très bonnes relations [avec les donneurs d’ordre], toute l’expertise et les capacités industrielles requises, en plus d’un excellent système éducatif. Nous avons tout ce qu’il faut. Nous le savons. Le moment est venu maintenant de passer à l’action», estime Lorenzo Marandola.
Hausse annuelle de 15%
Comme M1 Composites, Bell Textron, Bombardier, CAE, CMC Électronique, Héroux Devtek, L3Harris Technologies et Safran sont autant d’entreprises établies au Québec et actives dans l’industrie militaire.

Toutes espèrent, comme le réclame l’OTAN depuis des lustres, que le Canada relève au plus vite ses dépenses militaires, actuellement de 1,4% du produit intérieur brut (PIB), au minimum requis de 2% du PIB.
Pour atteindre une telle cible d’ici 2030, les dépenses militaires du Canada devraient hausser de l’équivalent de 15% par année (pendant cinq ans). Un effort susceptible, estiment les économistes de Desjardins, d’avoir un impact équivalent à l’adoption d’une nouvelle politique industrielle, tant sur l’industrie, l’emploi, l’innovation et les finances publiques du pays.
«On ne peut pas contrôler les décisions que prennent nos partenaires, comme les États-Unis, affirme la PDG d’Aéro Montréal, Mélanie Lussier. Mais nos gouvernements doivent réaliser qu’en plus d’aider les membres de l’industrie à traverser la crise tarifaire à laquelle elle est confrontée, l’industrie de la défense représente une réelle occasion économique pour le pays.»
Legault se montre prêt
En visite en Allemagne le week-end dernier, le premier ministre François Legault a dit vouloir convaincre les pays alliés européens de faire confiance aux entreprises québécoises, comme Bombardier, pour soutenir leurs projets de réarmement.

Alors qu’une nouvelle posture américaine force l’Union européenne (UE) à revoir du tout au tout son approche en matière de défense, forcée à devenir plus autonome, le premier ministre caquiste a aussi répété vouloir augmenter drastiquement l’exploitation et l’exportation des ressources minières du Québec.
Vice-président et économiste en chef de Desjardins, Jimmy Jean estime que l’accroissement des commandes publiques dans l’industrie militaire permettrait de réduire la dépendance aux importations militaires, tout en favorisant une meilleure réallocation des capacités manufacturières à risque de devenir inopérantes en cas de tensions commerciales persistantes avec les États‐Unis.
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