À 100 ans, Janette Bertrand aimerait avoir quelques années encore devant elle

À quelques jours de célébrer son anniversaire de naissance, le 25 mars, Janette Bertrand est plus alerte que jamais. Comme toujours, celle qui a éduqué le Québec sur bon nombre de sujets parle toujours sans tabous, que ce soit sur la vie, la vieillesse ou la mort. elle s’est confiée à notre journaliste.
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Avoir 100 ans n’est pas donné à tout le monde, mais Janette Bertrand a su bien s’entourer. Depuis plus de six ans, elle consulte régulièrement un professionnel de l’Institut de gériatrie de Montréal. «Ils nous disent qu’ils ne peuvent pas guérir les maladies, mais qu’ils vont nous aider à avoir une vieillesse confortable, annonce Janette en souriant. C’est ce qu’on veut entendre. Pour les maladies, on a des médecins. Tandis qu’eux, ils s’occupent du confort. Ils prennent le temps de discuter avec nous, ils font des suivis, ils appellent chez nous pour prendre des nouvelles. C’est vraiment bien et pas assez connu.»
Comme toujours, elle veut éduquer et informer le public sur la vieillesse et l’art de bien vieillir, même si c’est parfois difficile. «Vieillir, ça vient avec des douleurs et des problèmes de santé, mais ça ne m’empêche pas de faire quoi que ce soit. Cent ans, ça commence à être vieux, mais ce n’est pas si terrible. De toute façon, il faut accepter de vieillir, sinon ça veut dire qu’on est mort.»
Un optimisme indécrottable
Janette Bertrand mesure le temps qui est passé depuis sa naissance et en tire même une certaine fierté. «Imagine, ça fait 100 ans que j’existe! J’ai trois enfants, huit petits-enfants, sept arrière-petits-enfants. J’ai eu une belle carrière et je peux compter sur une famille unie. Je suis vraiment contente.»
Elle n’en oublie toutefois pas tout ce qui vient avec l’âge, comme elle l’a raconté dans son dernier ouvrage, Cent ans d’amour. «Je ne veux pas non plus minimiser ce qui se passe. Je n’ai, par exemple, plus de sensation dans les mains depuis deux ans. C’est vraiment embêtant, parce que je ne suis plus capable de mettre mes boucles d’oreilles ou de lacer mes souliers. Mais ce n’est pas une maladie. Je suis prise avec ça: il n’y a rien à faire. Il faut que je vive avec. C’est ça la vieillesse. Je l’accepte parce que ça ne m’empêche pas de faire autre chose. Et je n’ai pas le temps d’y penser. Mais si je ne faisais rien d’autre de ma vie, je penserais toujours à mes bobos, et ils prendraient toute la place.»
Cet optimisme envers la vie pourrait être feint, mais il vient de son enfance et s’applique à toutes les sphères de sa vie, depuis toujours. «J’ai eu un exemple magnifique: mon père. Il avait toujours une façon de transformer le négatif en quelque chose de positif. J’ai appris ça de lui: toujours voir la beauté des gens, pour après leur trouver des défauts. Il faut être optimiste, car il y a toujours quelque chose de bon en tout.»
Parler de la mort
Janette Bertrand le sait, sa vie va s’arrêter tôt ou tard, mais elle n’est pas inquiète et parle ouvertement de ce sujet. «Je ne pense jamais à l’après. Par contre, je parle souvent de ma mort; j’en ris et j’en fais des farces. La mort est importante pour moi, parce que ça va être la fin. Je n’ai pas peur du tout, j’espère juste ne pas trop souffrir. Et je ne veux pas vivre jusqu’à 130 ans, c’est trop vieux. Mais avoir encore quelques années devant moi, ce serait bien.»
Elle a d’ailleurs développé une nouvelle philosophie de vie en prenant de l’âge. «Je n’ai pas à me dire que je souffre maintenant et que je vais avoir toute l’éternité au paradis dans le plaisir. Je ne crois pas à ça. Je me dis que je n’ai qu’une vie et qu’il faut qu’elle soit réussie. Si je me chicane avec quelqu’un, je ne vais pas rester trois ans comme ça. Il faut que je le règle avant parce qu’après je n’en aurai plus le temps.»
Son 100e anniversaire était attendu, mais elle n’a encore rien planifié pour les prochaines années. «De toute façon, je n’ai jamais rien planifié. J’ai sorti mon dernier livre à la fin de l’année dernière. Mon prochain projet va me venir à un moment donné. C’est essentiel d’avoir des projets. N’arrêtez jamais d’avoir des projets, même s’ils ne fonctionnent pas. On peut passer six mois sur quelque chose qui n’aboutit à rien; ce qui est formidable, c’est d’être occupé. C’est ce qui mène le monde, les projets, et c’est ce qui garde en vie.»
L’autre chose qu’elle recommande pour supporter la vieillesse, c’est de ne jamais arrêter de bouger. «Un rhumatologue m’a dit un jour: “Si vous vous assoyez, vous ne vous relèverez plus.” Et c’est très vrai. Il faut que je bouge, que j’avance, sinon c’est fini. S’il faut que je sois à la radio de bonne heure demain matin, j’y vais! Je ne vais pas en mourir, je vais juste être un peu fatiguée après.»
Conscientiser le public
La mission de Janette Bertrand a toujours été d’informer le public, de déboulonner des tabous ou des croyances. Et ce n’est pas à 100 ans qu’elle va arrêter. «Ça a commencé à l’École Gédéon-Ouimet, où plus des trois quarts des petites filles allaient travailler après leur sixième année, vers 12-13 ans. Moi, j’avais dit à mon père que je voulais poursuivre mes études. Je trouvais ça tellement incroyable que je me suis dit que j’allais apprendre des choses et que j’allais ensuite les transmettre. Et je le fais encore!»
Son nouveau cheval de bataille — parce qu’elle le vit au quotidien —, c’est la vieillesse, et elle n’hésite pas à aller loin dans les confidences taboues au sujet des personnes âgées. «Je le faisais déjà dans l’émission Avec un grand A. On m’avait dit, par exemple, que la première fois qu’un homme violent donne un coup à sa femme, c’est quand elle lui apprend qu’elle est enceinte. Je l’avais donc montré à la télé, et on m’avait demandé si c’était nécessaire. La réponse est oui, parce que c’est de ça que les gens vont se souvenir. Je suis convaincue qu’il faut dire les vraies affaires. Concernant la vieillesse, il y a un tabou énorme sur les couches pour les aînés. Je le sais, je l’avais moi-même. D’abord, c’est une culotte, pas une couche. Ensuite, il faut savoir que 90 % des vieux de 80 ans et plus font de l’incontinence, mais personne n’en parle. C’est tabou, mais moi, j’en parle.»
L’infantilisation des parents âgés par leurs enfants est aussi un sujet qui la fait ruer dans les brancards. «Autrefois, les parents vieillissants choisissaient une de leurs filles ou un de leurs gars en lui disant qu’il ou elle allait être leur bâton de vieillesse. Mais ils n’étaient pas toujours d’accord. Il y avait aussi l’idée qu’une fois que les parents arrêtaient d’être utiles, ils n’étaient plus bons à rien; il fallait s’en occuper comme des enfants. Mais ce n’est plus une réalité aujourd’hui. La société a changé, mais l’infantilisation des aînés continue. On le voit partout, dans les hôpitaux, dans la société. Il faut arrêter ça.»
Quelle famille!
À l’approche de ses 100 ans, Janette Bertrand trouvait aussi important, dans son dernier ouvrage, d’écrire publiquement des lettres à ses enfants. «Je ne suis pas folle, je sens très bien que, pour mes enfants, ce n’est pas facile d’être la fille ou le fils de... On parle toujours de maman, on ne leur demande jamais comment ils vont, eux, mais on leur demande des nouvelles de leur mère. Je ne l’ai pas fait exprès, mais je sais qu’ils en souffrent. Je voulais leur dire que je les aime; j’avais besoin de le faire. En même temps, chaque Noël, je leur donne des sous et je leur écris une lettre à chacun. Je fais ça chaque année.»