50 caribous menacés abattus sur la Côte-Nord
Ces bêtes forestières, dont la chasse est interdite, ont été tuées lors d’expéditions
Annabelle Blais et Denis Therriault
Québec a ouvert une enquête au sujet de 50 caribous forestiers, une espèce menacée et vulnérable, abattus sur la Côte-Nord lors d’expéditions de chasse innues cet hiver.
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Selon nos informations, les expéditions ont été organisées par des membres de la communauté innue de Nutashkuan (Natashquan), au nord de la centrale La Romaine-4.
Dans ce secteur, on ne compte que quelques centaines de caribous forestiers, dont la chasse est interdite partout au Québec.
« Le ministère dit qu’il y en a environ 500 [...] il y en a pas beaucoup et les densités sur la Côte-Nord sont faibles », explique Steeve Côté, biologiste à l’Université Laval et fondateur du programme Caribou Ungava, le seul groupe de recherche exclusivement consacré à cette espèce au Québec.

10 % de la population
Ainsi, 50 caribous tués représenteraient environ 10 % de la population. « C’est beaucoup », de dire M. Côté.
Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) confirme que l’enquête porte sur l’abattage d’une cinquantaine de bêtes, mais ne veut pas commenter davantage.
L’an dernier, une trentaine de caribous forestiers avaient aussi été abattus au nord de Havre-Saint-Pierre par des communautés innues, dont celle de Nutashkuan. L’enquête sur cet événement se poursuit toujours, précise le MFFP.

Chasse interdite
Québec considère que l’interdiction de chasse, même celle de subsistance, s’applique aussi aux communautés autochtones, alors que ces dernières revendiquent leurs droits aux traditions ancestrales (voir autre texte ci-bas).
La chasse de subsistance est toutefois permise pour le caribou migrateur. Au Nord de La Romaine-4, toutefois, il n’y a que des caribous forestiers, précise M. Côté.


Toutes nos tentatives pour parler aux communautés innues et aux élus locaux, au cours des derniers jours, sont demeurées sans réponse.
Contexte tendu
Ces événements surviennent à deux semaines du début des consultations de la Commission indépendante sur les caribous forestiers, mise sur pied par le gouvernement Legault. Aucun expert sur cette espèce n’y siège, un problème majeur selon le biologiste.
Des communautés innues ont aussi jugé cet exercice « inutile ».
Elles invoquent « l’urgence de la situation pour le caribou dont le déclin entraîne déjà une perte culturelle inévitable et met en péril les droits et titres ancestraux », peut-on lire dans un communiqué des Premières Nations d’Essipit et de Mashteuiatsh publié en février dernier.
Ces deux communautés ont d’ailleurs déposé une requête en Cour supérieure contre Québec, qui n’a jamais « respecté les droits et le rôle décisionnel des Premières Nations concernant cette espèce », selon le communiqué.
En réaction à la publication de notre reportage, le Conseil des Innus de Pessamit, située à près de 60 km de Baie-Comeau, a tenu à réagir et à préciser qu’il existe de nombreuses distinctions entre les différentes communautés innues. Cette communauté est pour sa part très active dans la protection du caribou. André Côté, directeur du secteur Territoire et ressources pour le Conseil souligne que :
- Les membres de la communauté innue de Pessamit ont fait le sacrifice de suspendre la chasse au caribou forestier depuis 2008, afin de protéger cette espèce sacrée pour eux.
- Le Conseil des Innus de Pessamit déploie des efforts considérables pour le suivi et la protection de l’espèce. Il participe à toutes les tables de travail mises en place pour le caribou forestier.
- Les agents territoriaux du Conseil des Innus de Pessamit sont aussi des auxiliaires des agents de conservation de la faune du Québec. Ils participent à des opérations conjointes avec la Direction générale de la Protection de la Faune de la Côte-Nord. Ils participent aussi aux inventaires aériens annuels pour le caribou forestier. Le secteur Territoire et ressource collabore à des recherches de Ressources naturelles Canada sur le caribou forestier.
- Le Conseil des Innus de Pessamit travaille sans relâche à la création de l’aire protégée d’initiative autochtone Pipmuakan, afin de protéger la culture innue, ainsi que la population de caribous qui sera la prochaine à subir les enclos si rien n’est fait rapidement pour protéger et restaurer son habitat.
♦ Selon la Commission indépendante sur le caribou forestier, il n’en resterait que 5252 dans tout le Québec.
Un juge fait peu de cas du droit ancestral
Les récentes expéditions de chasse sur la Côte-Nord surviennent dans un contexte particulier. En janvier dernier, un homme de 28 ans de la communauté de Nutashkuan a été reconnu coupable d’avoir tué quatre caribous forestiers, en 2016.
Le procès avait mobilisé toute la communauté, qui avait fait valoir, devant le juge François Paré, son droit ancestral.
Tristan Malek, un bûcheron et guide de pêche, a reconnu avoir abattu les quatre caribous pour nourrir les aînés, les amis et sa famille.
Le chef de la communauté, Réal Tettaut, a expliqué que le conseil donne des autorisations pour chasser et offre des compensations. Des aînés et une directrice d’école ont témoigné de l’importance de la chasse dans leur culture.
Illégal
Le juge a toutefois conclu que « la pratique de la chasse au caribou, bien qu’elle soit appuyée par les membres du conseil ou approuvée par les aînés, ne revêt pas un caractère légal pour autant ».
« Il n’existe aucune entente avec l’État pour lui permettre de chasser cette espèce ou aucune reconnaissance de son droit ancestral. Le conseil de bande n’a pas juridiction pour réglementer la pratique de cette chasse », a tranché le magistrat.
Selon lui, le chasseur aurait dû se renseigner pour connaître son « droit de chasser » auprès d’une « personne compétente ».
« Un chasseur diligent et prudent ne peut considérer que le conseil de bande est une autorité chargée de donner des avis sur la loi en cause », a soutenu le juge.
Le jugement a d’ailleurs été porté en appel.
Le biologiste Steeve Côté croit qu’une chasse culturelle pourrait toutefois être une avenue envisagée. « Une chasse où seulement un ou deux caribous sont tués pour maintenir la culture [...] sans que ça ait un impact majeur sur la population », précise-t-il.
« Mais au point où on en est, il n’y a tellement plus [de caribous] que même si on dit “On l’a toujours fait”, ça va pas régler le problème », ajoute-t-il.
— Annabelle Blais
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